Histoire de l’immigration algérienne

Intervention de Linda Amiri lors de la table ronde organisée
après la projection du film Un samedi à la Goutte d’Or.

Je suis spécialisée en histoire politique et mon sujet de
recherche actuel porte sur l’immigration algérienne.
Je me propose de vous exposer brièvement l’histoire
de cette immigration, tout du moins celle qui précède
la guerre d’indépendance, afin de mieux saisir la complexité
de la période qui nous intéresse, à savoir celle
qui va de 1954 à 1962.

L’immigration algérienne remonte à la fin du XIXe siècle, avec la guerre contre
l’Allemagne, la Prusse, en 1870. Les premiers bataillons de zouaves algériens
arrivent et certains vont s’illustrer pendant la Commune. Les régiments ont
été envoyés sur Paris et l’un d’entre eux, Mohammed Ben Ali, rejoint le camp
des Communards. Cela reste une immigration militaire qui va être suivi d’une
autre immigration saisonnière, celle des colporteurs qui vont sillonner la France
à la fin du XIXe siècle, mais qui ne s’installent pas.

De ces colporteurs va naître la première immigration permanente,
celle des commerçants. Les premiers s’installent à Marseille au
début du XXe siècle. Puis arrivent les ouvriers, à Marseille, Paris et Lyon notamment,
mais également au Nord de la France puisque, après la catastrophe de
Courrières, on fait appel à des Algériens pour remplacer les mineurs décédés.
Dans un premier temps, cette immigration n’intéresse ni les pouvoirs publics,
ni les syndicats, ni les partis politiques. Tout simplement parce qu’ils sont trop
peu, environ 5 000 en 1912 à vivre de manière permanente en France. L’arrivée
des bataillons à la première guerre mondiale va changer un peu la donne.

A l’issue des combats, la vague d’immigration va être
beaucoup plus forte et, cette fois-ci, les choses vont
changer avec l’apparition d’un nouveau parti, le Parti
communiste français (PC-SFIC).

En 1924, les communistes vont être les premiers à s’y intéresser, en
lien avec la logique de l’Internationale communiste qui veut que, pour
adhérer au Parti, il faut adhérer aux thèses anti-colonialistes. Ils vont
d’abord faire une étude pour savoir comment organiser cette immigration
coloniale et vont se rendre compte que ce sont les Algériens les
plus importants. Mais parmi ces communistes, il y a déjà des Algériens
lettrés en France à la veille de la première guerre mondiale – je pense
notamment à Abdelkader Hadj Ali qui fait partie de la Commission
coloniale du PC-SFIC avec le futur Hô Chi Minh, fondateur en 1921 du
journal Le Paria. En 1926 est créé le premier Parti communiste algérien.
Si l’immigration algérienne est principalement d’origine kabyle, c’est en raison
de la situation géographique de la Kabylie, région pauvre et rurale.

Pendant l’entre-deux-guerres, l’émancipation politique se fait jour entre 1924
et 1926, les rapports de police mentionnent la revendication de plus en plus
forte des Algériens communistes pour l’émancipation des colonies. On note la
forte présence d’Algériens présents dans les cortèges et portant le drapeau
communiste lors du transfert des cendres de Jaurès.

En 1926, c’est la création de l’Etoile nord-africaine (ENA)
sous la houlette du PCF. Après sa dissolution en 1929, l’ENA renaît sous
l’unique direction de Messali Hadj. Les Algériens se positionnent clairement
pour l’indépendance. Le nationalisme algérien commence à s’organiser, même
si, au début des années 1930, les communistes conservent une certaine influence
sur l’ENA. Par ailleurs, lors de la seconde guerre mondiale, un certain
nombre d’Algériens communistes rejoignent les Francs-Tireurs partisans,
les résistants tel Mohamed Lakhdar-Toumi qui rejoint les premiers FTP de
Paris rive-droite. Arrêté le 30 janvier 1943, il est interrogé par les Brigades
spéciales puis déporté, le 12 juillet 1943, au camp de concentration de
Natzweiller-Struthof. Envoyé à Dachau, le 5 septembre 1944, il en sera l’un
des rares rescapés.

Après la seconde guerre mondiale, les massacres de Sétif et
de Guelma du 8 mai 1945 entraînent une radicalisation du parti nationaliste
algérien, devenu entre-temps le PPA-MTLD, lequel estime que l’indépendance
ne peut désormais être obtenue que par les armes.

La guerre d’indépendance algérienne débute l’été 1954,
pas le 1er novembre en France. Un congrès important a lieu à Hornu dans le
Nord de la France. Il marque la scission au sein des nationalistes, particulièrement
dans l’immigration qui se prononce pour Messali Hadj.

Le FLN ne commence vraiment à s’implanter en France
qu’au cours de l’année 1955
. Le mouvement national algérien (les
messalistes) est extrêmement majoritaire de 1954 à 1956. Au départ, militants
messalistes et militants du FLN, tous pour l’indépendance, ne s’accordent pas
sur les moyens et la manière de mener la lutte. Les immigrés vont convoquer
les deux partis dans les hôtels, le FLN est alors peu connu, et demander qui est
qui. Assez rapidement, le FLN va prendre de l’ascendant sur le MNA. Chacun
va mener une guerre extrêmement dure et violente, les règlements de compte
se font souvent autour des cafés. Mais après 1958, la Fédération de France du
FLN est majoritaire auprès de l’immigration.

Avant d’évoquer la guerre, je voudrais revenir sur la centralité des
cafés
évoquée dans le film. Dès les années 1920, les cafés sont des lieux de
socialisation politique, cela ne date pas des années 1950, et on y lit le journal
nationaliste. Les nationalistes se sont attachés dès les années 1920 à avoir le
contrôle. Ce sont également des lieux de culture puisque les musiciens se produisent
dans les cafés. L’Etoile nord-africaine fait venir des artistes nord-africains,
musiciens et comédiens qui vont interpréter chansons et pièces politiques pour
sensibiliser l’audience.

Pendant la guerre d’indépendance, la place de la Goutte d’Or est importante.
A partir de 1957, le quartier devient totalement FLN et quand le préfet de
police de Paris, Maurice Papon, arrive en mars 1958, il revient d’Algérie où il
était inspecteur général en mission extraordinaire (IGAME). Il décide – avec le
soutien de sa hiérarchie – de transférer à Paris les méthodes de guerre contre
la guerre dite subversive d’Alger.

Il met en place des services au sein du ministère
de l’Intérieur, le SCAA qui a pour but unique
la répression des militants nationalistes,
le SATMA
mis en place en France pour mener la guerre psychologique.
Les hôtels meublés vont être un enjeu politique pour la Préfecture et le FLN.
L’organisation dans les hôtels est extrêmement réglementée. Il y a différents
comités, dont les comités d’hygiène, chargés de faire appliquer les règles d’hygiène.
La Force de police auxiliaire, les harkis, la FPA, est mise en place en 1960
et le premier poste de police installé est celui de la Goutte d’Or, stratégiquement
choisi pour faire basculer la population vers l’Algérie française et casser
l’organisation du FLN. On utilise la torture aussi. Mais tout cela n’a pas cassé
le FLN. La guerre d’indépendance est aussi forte en 1961, lorsque la période
est tendue pendant l’été, avec les attentats du FLN contre les policiers et le
contexte général fait qu’à Paris, région qui regroupe la majorité des immigrés
– 115 000 Algériens en 1958 – la Goutte d’Or va souvent être encerclée, fouilles
régulières, à la fin de 1961.

Je voulais aussi évoquer un point soulevé dans le film,
la place des femmes.
Elles sont assez discrètes et cantonnées ici dans
des rôles de chanteuses et de prostituées mais on ne sait pas trop. Il y a quand
même des femmes à la Goutte d’Or notamment qui sont agents de liaison dans
la Fédération de France, rôle peu connu, portant des armes ou de l’argent.
Elles ont été extrêmement importantes dans l’organisation de la manifestation
après le mardi 17 octobre 1961. Femmes, hommes et enfants ont défilé, avec la
répression policière que l’on connaît. Le 18, ce fut la grève des commerçants.
Le 20 la manifestation des femmes. La grève des écoliers a lieu à cette période-
là. Les femmes immigrées pendant la guerre d’indépendance sont très
minoritaires mais elles ont toute leur place dans l’organisation du FLN. Leur
présence dans les manifestations a permis aux femmes de la Fédération de
France de monter une Organisation des Femmes menée par des étudiantes,
au sein même de la fédération, en vue de les politiser. L’objectif évident était
de les préparer à occuper des postes dans l’Algérie indépendante.

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