La Sape

Extraits de la table ronde consacrée à la Sape, animée par Sylvie Clerfeuille
(espace Saraaba) avec Brice Ahounou (journaliste et anthropologue
qui a collaboré à l’exposition de la Sape au musée Dapper en 2009-2010),
Simbou Vili (styliste et musicienne du Congo) et Le Bachelor, membre du
quartier et sapeur, créateur de la marque Connivences.

La SAPE signifie la Société des Ambianceurs et des Personnes
Elégantes. Elle est née dans les années 1970 au Congo-Brazzaville
et au Congo-Kinshasa et on l’appelle également le dandysme
tropical. Les sapeurs sont marqués par les codes vestimentaires européens.

Ils s’habillent ainsi chez les grands couturiers français, italiens et
japonais et pratiquent la sapelogie. Le mouvement de la SAPE a connu
un grand succès en France dans les années 1980 grâce à des sapeurs
célèbres tel Djo Balard, au chanteur Papa Wemba et au film « Black Mic
Mac » dans lequel le comédien Isaac de Bankolé tient le rôle principal.
Les sapeurs achètent des vêtements de prix, organisent des défilés et
s’habillent de couleurs vives selon certains codes de couleurs. Ils disent
utiliser la SAPE comme un moyen de défier la guerre et la misère
mais certains leur reprochent leurs dépenses excessives et les moyens
utilisés pour se procurer ces vêtements de marque. Les sapeurs intéressent
les sociologues. Des livres ont été publiés sur ce mouvement
et une exposition lui a été consacrée au musée Dapper. Les sapeurs
parisiens se retrouvent aujourd’hui à la Goutte d’Or dans le magasin
Connivence situé rue de Panama.
Sylvie Clerfeuille (espace Saraaba).

Brice Ahounou : « Il existe deux
Congo. Le Congo-Brazzaville
qui est le plus petit par sa taille
et le Congo-Kinshasa, la RDC
d’aujourd’hui, que l’on a appelé
longtemps le Zaïre. Ce grand
Congo était l’immense territoire que
Léopold II, le roi des Belges, s’était
taillé en Afrique au XIXe siècle.
En 1884-1885, les puissances
occidentales se partagent l’Afrique
à la Conférence de Berlin. De ce
partage sont issues les frontières
actuelles de ce continent, à quelque
chose près...

Depuis, les Congolais de Brazzaville
ont eu des liens forts avec la
France et montré un vif intérêt pour
le vêtement d’origine européenne.
Je vous donne le témoignage du
baron Jehan De Witte datant de
1913. Celui-ci dit en substance :
« les gens de la région de Brazzaville
ne s’habillent que trop le
week-end. Pour étaler leur richesse,
certains portent trois ou quatre
pantalons les uns sur les autres, ou
plusieurs chemises les unes sur les
autres… » Pourquoi ? Ce sont des
objets européens et ceux qui les
enfilent veulent montrer qu’eux
aussi les possèdent. Alors, ils les
empilent sous le regard de leurs
coreligionnaires. En fait, la rencontre
du Congo avec l’Occident est
importante pour comprendre les
origines de la Sape. Les européens
et leurs aides autochtones étaient
très en contact à l’époque. Vous savez,
dans l’art de la colonisation se
jouent aussi des phénomènes d’attraction
entre maîtres et colonisés.
Les européens présents au Congo
étaient les maîtres et les africains,
les domestiques. Certains de ces
domestiques vont commencer à
porter les vêtements que leurs maîtres
colons leur donnaient et dans
le regard de leurs collègues ou des
gens de leur famille va naître quelque
chose de particulier. Très vite,
ces Congolais vont inventer une
manière de s’habiller en récupérant
les habits européens et ajouter leur
façon de faire. Comme le dit King
Kester Emeneya, artiste congolais
connu, « L’homme blanc a inventé
les vêtements et nous avons inventé
l’art du vêtement ».

A Brazzaville, il existe des clubs de
jeunes. Un personnage important,
André Grenard Matsoua (appelé le
prophète gaulliste, venu tôt à Paris
et qui a fait la guerre pour le compte
de la France), va en devenir le modèle…
Il est considéré comme le
premier sapeur parce qu’il revient
en 1922 dans son pays habillé de
manière très élégante. On parlait
à son sujet de costume à « rayures
tennis ». Les soldats africains
ont participé à la seconde guerre
mondiale aux côtés des troupes
françaises contre les Allemands,
et quand ils reviennent au pays,
ils apportent aussi des vêtements.
Les autres Africains restés au pays
les voient. Quant aux étudiants des
années 1950, ils vont revenir aussi
de Paris équipés.

A Saint-Germain-des-Prés, dans
ces années-là, apparaissent déjà
les « Jeunes premiers brazzavillois
 » qui fréquentent des lieux
comme les « Deux Magots ». Au fil
du temps, les amoureux du vêtement
forment des clubs de jeunes à
Brazzaville. Citons pêle-mêle, « les
Lutteurs », « les Viveurs », « les
Cracks », « les Play-boys », « les
Parisiens »... Au milieu des années
1960-1964 apparaît la Société des
Ambianceurs et des Personnes élégantes,
la SAPE. Un mouvement se
crée et la période des années 1980
va être son âge d’or.

Sylvie Clerfeuille : « J’aimerais
demander à Simbou Vili comment
elle a vécu la naissance de ce mouvement.
Tu es de Pointe-Noire, et
c’est né à Bakongo, un quartier
populaire de Brazzaville.

Simbou Vili : « Oui, à Pointe-Noire
dans les années 1980 on n’avait
pas la télé, et le spectacle, c’était
la rue. Nos comédiens
c’étaient les
sapeurs et quand
ils revenaient de
Paris, à l’époque
on n’avait pas besoin
de visa pour
aller à Paris, ils
avaient la facilité de
revenir à leur “Mecque”,
l’endroit où ils
habitaient, qui était
un foyer où ils se retrouvaient.
Pendant les vacances,
en tant que petites à Pointe-Noire
on n‘avait rien à faire et c’était la
descente des sapeurs de Brazzaville
qui venaient affronter les sapeurs
de Pointe-Noire. J’habitais
au carrefour juste à l’angle où les
sapeurs de Mvoumvou et ceux de
Tié-Tié se croisaient et pendant que
les sapeurs marchaient, une à deux
heures, pour aller au centre-ville,
marchant avec leur canne, s’arrêtant
à chaque carrefour en “fumant
les airs”, ce qui veut dire qu’il peut
rester 15/20 min sans bouger, il n’a
pas de cigarettes mais fait comme
si… avec ses Weston il se retourne,
il joue ».

Brice Ahounou : « Je voudrais faire
référence à la MEC. Pas la Mecque
en Arabie, mais la Maison des
étudiants congolais qui
se trouvait rue Béranger
à Paris. On l’appelait
la MEC avec l’idée
d’un sanctuaire parisien
de la sape. On y
voyait les sapeurs. Ils
se baladaient sur la
place de la République
ou se rassemblaient
autour de
ses Clous.

Ensuite,
ils se sont dirigés vers Château
Rouge, via Strasbourg-Saint-Denis…
Simbou a parlé de « fumer
les airs », mais il y a un autre terme
correspondant à cette attitude
dans le langage de la sape : « Faire
le miela ». Vous arrivez dans un endroit
comme sapeur, vous prenez
tout le monde de haut, vous êtes
puissant, de l’air plein la poitrine,
peu importe votre couleur de peau.
Vous avez sur vous des objets, des
vêtements, des accessoires, qui
vous distinguent des autres. Mais
si vous êtes le maître du monde,
il y a d’autres maîtres du monde,
donc vous êtes en situation de
défi permanent. Et ceux qui sont
là avec vous ont comme un jury
pour apprécier ou vous écarter. Le
sapeur est un homme composé et
composite. Il lui faut être passé par
Paris, s’il est au Congo – parce que
Paris reste la Ville Lumière, ville de
pèlerinage – pour ensuite rentrer
au pays ou effectuer « une descente
 ». Quand il rentre à Brazzaville,
des admirateurs l’accueillent
à l’aéroport. Ils vous applaudissent,
vous descendez du ciel. On attend
avec intérêt le retour des sapeurs,
c’est un phénomène sociologique
important, même si la chose
est parfois minimisée…

Le sapeur
constitue sa gamme quand il revient
 : les vêtements qu’il va porter,
les accessoires pour les défis. Et
tous les éléments qui constituent
cette gamme portent des noms
de marque, de griffe et autres. La
Weston est un peu la Rolls Royce
des chaussures, on dira peut-être
aussi la Capo Bianco, mais tout sapeur
qui se respecte doit avoir sa
Weston. Cela a son prix. Certaines
marques peuvent se déclasser ou
perdre de l’importance. Dans les
années 1980, Marithé & François
Girbaud était très prisé par les sapeurs.
Cette griffe a moins la cote
aujourd’hui dans le milieu. Même
autour des marques, il y a des rivalités.

La fameuse règle des trois
couleurs est de savoir les marier
avec raffinement, avec savoir-faire.
Les codes changent en fonction
de l’époque et de ce qui arrive...

En plus il ne faut pas porter le même
accessoire d’un jour à l’autre, la
variété est de mise. On est vite
soupçonné d’être déclassé en
portant la même veste par exemple,
vous n’avez plus le pouvoir…

Les sapeurs sont à l’image de la
société, certains se donnent les
moyens d’acquérir ce qu’ils veulent
porter… »

Le Bachelor : « La Sape de demain
sera dynamique mais aussi
créatrice d’emplois parce que la
France d’aujourd’hui est multiculturelle,
le métissage se fera dans
l’élégance… Personnellement, j’ai
grandi dans la Sape, mon père
était très méticuleux, il disait “un
jour tu seras comme moi.’’ Je voulais
lui ressembler. Autour de nous,
malgré la poussière des rues, nos
grand-frères étaient déjà élégants.
Ils commandaient leurs pantalons
à la Redoute… Les tissus devaient
venir d’Europe, sinon ça ne faisait
pas sapeur… »

Simbou Vili : « Nous les femmes
on était beaucoup derrière les sapeurs.
Je me souviens à l’époque,
on a créé notre propre groupe “les
Love Machine” et quand on organisait
des soirées, les sapeurs
venaient aussi. On disait “c’est des
délinquants” mais cela n’a pas le
sens d’ici, ça veut dire que tu fais
les choses à ta tête, tu sors quand
tu veux, tu t’habilles comme tu
veux. J’étais une « délinquante »,
ça voulait dire que « je trainais avec
les garçons », qu’on discutait plus
ouvertement, ça m’apportait le
rêve quand je les voyais revenir de
Paris avec les vêtements. J’ai été la
première à créer ma boutique dans
un container à Pointe-Noire et j’ai
commencé à habiller toutes les
filles qui sortaient pour aller affronter
les autres. Cela m’a permis de
me projeter et si je fais aujourd’hui
de la musique, c’est aussi lié à l’assurance
que j’ai gagnée ainsi. Parfois
on allait à Brazzaville, on allait
“affronter” les autres filles. Tout ça
se passait dans la bonne humeur,
“gobinza”, cet air hautain. »

Le Bachelor : « Je me rappelle
quand je suis arrivé ici, j’allais au
lycée dans le 13e et on disait au
Congo que pour aller au lycée il fallait
être élégant. En France, il n’y
a pas de tenue imposée. J’ai mis
le costume de mon oncle, je pensais
être la vedette du truc et je me
suis rendu compte que les codes
n’étaient pas les mêmes, il fallait
vite réfléchir... Paris, c’est aussi
Brazza au niveau de la mode…

Lorsque je suis arrivé, la France
était déjà multiculturelle mais cela
ne se retrouvait pas dans l’offre
vestimentaire. J’ai décidé d’apporter
la couleur, de transcender
tout ça d’une manière lente et assumée.
La couleur n’a pas été inventée
par Connivences, ça serait
trop prétentieux de ma part mais
j’ai mis en exergue la couleur dans
l’offre vestimentaire. Quand je mets
du jaune ou du rouge sur ma peau,
elle est mise en valeur et quand un
occidental met du noir, sa peau est
aussi mise en valeur. Nous apportons
l’élégance venue d’ailleurs.
D’un point de vue historique, les
drapeaux de beaucoup de pays
d’Afrique ont du vert, du jaune, du
rouge, ce sont les couleurs portées
par nos parents. La chance a été
pour nous qu’un grand couturier
comme Paul Smith récupère ces
couleurs. Il dit sur son site que
sa nouvelle collection vient de ce
que font les sapeurs. Les couleurs
existent et la sape est devenue un
phénomène.

Il ne faut jamais le voir par le prisme
du bling-bling, il véhicule des valeurs
qui n’avaient pas droit de cité
avant… La sape est une thérapie.
Si, si ! Vous riez, mais le pays d’où
nous venons a connu trois guerres.
Aujourd’hui, nous parlons de la
sape, nous sommes gais. La sape
est devenue un courant transnational,
les gens rigolent. J’appelle ça
une thérapie à moindre prix. Au
sortir de la guerre, le Congo s’est
reconstitué autour de la sape.
Aujourd’hui, toutes les ethnies se
retrouvent autour de la sape qui
joue le même rôle hier dévolu au
football.
De ce point de vue, cela devient un
phénomène formidable… ».

Brice Ahounou : « Brazzaville a
été détruite par trois guerres civiles.
Si certains d’entre vous ont
pu voir des photos de sapeurs ici
exposées, on y voit des personnes
super habillées mais dans un environnement
super délabré.

Généralement quand l’environnement
est délabré, les gens sont
délabrés. Mais là, à Brazzaville, le
comportement vestimentaire des
sinistrés de guerre contrastent
avec le délabrement. En clair, ils
disent « je refuse de ressembler
à tout ça, je fais ma propre thérapie
 : plutôt que de devenir fou, je
deviens fou de la sape et continue
à vivre, je tiens debout… »

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